« L'université n'est plus un ascenseur social, mais un réducteur d'ambitions », déplore Alain Renaut. « Il faut affirmer le lien entre formation et inser tion professionnelle », répond Valérie
Pécresse.
Le Figaro Magazine Où en est-on, un an après le vote de la loi sur l'autonomie des universités ?
Valérie Pécresse Le 1er janvier 2009, 20 universités, soit une université sur quatre, deviendront pleinement autonomes, avec davantage de liberté comme de responsabilités. Elle
seront dans une culture du résultat, et financées en partie à la performance.
Alain Renaut Beaucoup d'interrogations se posent désormais sur la gouvernance de ces universités autonomes. D'une part, le nou veau mode d'élection des présidents, plus
politique, a instauré des relations entre majorités et minorités qu'il faudra réguler. D'autre part, la question demeure de la finalité des universités : la tradition française consiste à
ouvrir les universités à tous les détenteurs du baccalauréat, et à parier que l'on peut faire des 500 000 étudiants qui arrivent chaque année les détenteurs de compétences leur permettant de
trouver des lieux d'insertion satisfaisants. Beau, mais difficile, pari, et dans des universités autonomes il va dépendre aussi des responsables locaux de réfléchir aux conditions permettant de
le tenir.
Valérie Pécresse Détenir les compétences, c'est tout le débat. Si le pari de la démocratisation est réussi nous accueillons près d'un jeune sur deux dans l'enseignement
supérieur nous observons une nouvelle discrimination avec l'échec en fin de première année, c'est pourquoi nous proposons un nouveau contenu de la licence, un premier cycle en trois ans qui
donnera les savoirs mais aussi les compétences pour les utiliser. Il ne suffit pas d'avoir de bons professeurs et de bons cours, encore faut-il avoir la méthodologie. Beaucoup de moyens sont
engagés à cet effet, avec notamment des cours qui permettront aux étudiants de consolider les acquis de la terminale et de réussir le cursus universitaire avec ce qu'il faut de tutorat.
Alain Renaut Oui, mais pour quoi faire exactement ? L'enseignement supérieur français est scindé en deux secteurs. L'université et les écoles. Le premier secteur est massif,
non sélectif, non directement professionnalisant, quasiment gratuit. Le second secteur est ouvertement sélectif, fortement payant, avec un objectif professionnalisant. Qui plus est, se
développent de plus en plus de petites écoles dont nous ne sommes pas sûrs de la qualité mais qui ont un grand pouvoir d'attraction du fait de leur forte fonction professionnalisante. Dans
cette configuration, quelles fonctions remplit réellement notre université ?
Valérie Pécresse La solution ne peut se trouver que dans un rapprochement des deux systèmes en les tirant chacun vers le haut. Le problème de l'université est l'encadrement
pédagogique, c'est-à-dire l'accompagnement des étudiants individuellement vers leur chemin de réussite. La professionnalisation, quant à elle, est souvent mal comprise par les universitaires
qui ont tendance à faire l'amalgame avec la licence professionnelle, alors que dans une économie de services, de tourisme, de communication, de culture, elle est avant tout une qualité de
formation globale, pluridisciplinaire, avec stages, réflexions sur le projet professionnel et langues étrangères. Certains cursus universitaires sont hyper-spécialisés dès la première année,
avec pour seul débouché le professorat, ce qui est un non-sens dès lors que, pour 180 000 élèves dans chaque filière de lettres et sciences humaines, vous n'avez grosso modo que 18 000 postes
par an. Les métiers de l'enseignement et de la recherche ne peuvent être le seul débouché au million et demi d'étudiants de l'université ! J'ai eu des dialogues compliqués avec certains d'entre
eux à qui je parlais de visibilité internationale, de partenariat avec le monde économique. Ils me répondaient : « Non, la seule chose que vous puissiez faire pour nous est
d'augmenter le nombre de places au Capes. » Que, par rapport aux écoles, l'université se soit réfugiée dans ce qu'elle a de mieux, c'est-à-dire la qualité académique de ses
professeurs et de ses chercheurs, soit ! Mais elle ne peut pas la donner en modèle unique. C'est une illusion dangereuse qu'on ne saurait entretenir plus longtemps.
Alain Renaut 58 % des bacheliers entrent dans les universités, mais la moitié échoue après un an. Du coup, l'institution ne remplit-elle pas une fonction tout autre que celle
qu'elle affiche ? Sa fonction réelle ne consiste-t-elle pas à réduire les ambitions sociales des étudiants, en leur faisant accepter ces échecs et les statuts sociaux modestes qui vont avec ?
Non pas un ascenseur social, mais un réducteur social d'ambitions...
Valérie Pécresse Nous avons besoin d'eux, économiquement, socialement. Il faut les former, parfois en changeant l'orientation de ceux qui, en réalité, ne souhaitent pas aller
en université. L'an dernier, nous avons mis en place un portail « admission postbac », grâce auquel les élèves de terminale transmettaient par internet leur choix par ordre de préférence :
grandes écoles, IUT, BTS, université. L'université n'est jamais le premier choix, sauf pour ceux qui ont vocation à être médecins ou juristes. Le plus frappant est l'échec massif des bacheliers
technologiques ou professionnels à l'université. Nous devons donc travailler avec les milieux économiques à faire des premiers cycles radicalement professionnalisants pour éviter à ces jeunes
de se retrouver dans des filières générales dans lesquelles ils ont 95 % de risques d'échouer. Dès lors qu'ils sont motivés, il faut laisser les passerelles ouvertes : les étudiants ont besoin
d'un vrai diplôme de licence, de BTS ou d'IUT, avec un passage dans le monde du travail qui leur fasse découvrir ce que c'est. Ensuite, un retour éventuel dans une filière longue, un master en
deux ans qui leur donne un « plus » professionnel. Il faut donner de l'oxygène partout. Et surtout affirmer le lien entre formation et insertion professionnelle.
Alain Renaut La diabolisation des entreprises domine encore la conscience des universitaires et des étudiants. L'autonomie a été perçue de façon fantasmatique, comme si
l'université était livrée pieds et poings liés au « marché ». C'est absurde, mais il faut en tenir compte pour mesurer les abîmes entre une politique et le lieu où elle doit produire ses
effets. Pour que nos étudiants soient mieux accueillis dans le monde économique, il faudrait que les compétences acquises soient plus déchiffrables. Je fais cette expérience, tous les ans,
d'étudiants qui me disent qu'un master de philo sophie politique ou d'éthique, par exemple, laisse per plexe les entreprises qui ne voient pas bien comment utiliser ceux qui le détiennent.
Eviter ce type de situation requiert d'instiller, à titre optionnel, un certain nombre d'ajouts dans les formations qui permettront aux recruteurs privés ou publics de constater qu'ils ont
affaire à des porteurs de connaissances opérationnelles. Cela requiert aussi de convaincre les enseignants que la qualité des compétences n'en sera pas dévaluée, mais deviendra lisible pour le
monde extérieur. Par ailleurs, pour que ces formations soient plus efficaces, le temps n'est-il pas venu de mieux différencier licence et master, en instaurant à l'entrée de celui-ci une
sélection claire ? C'était envisagé en 2007, dans le projet de loi, cela a dû être abandonné. Je le regrette.
Valérie Pécresse Il fallait d'abord rénover et renforcer la licence. Les étudiants nous ont dit assez légitimement : « Tant que les licences ne sont pas un vrai
diplôme qualifiant qui ouvre des perspectives d'insertion professionnelle, nous empêcher d'entrer automatiquement dans des filières plus longues, c'est nous priver d'un avenir. »
La réforme de la licence vient d'entrer en vigueur. Il est donc temps de construire un diplôme de master sur deux ans en gérant les flux à l'entrée. Si l'on se met à faire vraiment du haut de
gamme au niveau du master, en s'appuyant sur la qualité du corps enseignant, il est clair que les universités tireront fort bien leur épingle du jeu face aux diplômes des grandes écoles.
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